24/11/2012

Et le rossignol se tut…

Sa dernière apparition sur une scène d’opéra datait de douze ans, mais personne ne l’avait oubliée. Elle restait la plus grande, l’inégalée, la diva des divas, la Callas, quoi… Elle, la femme la plus célèbre du monde, ne passait plus ses journées qu’à écouter ses vieux enregistrements et, lorsque les excitants avaient réussi à vaincre les barbituriques avalés la veille pour trouver un oubli momentané, ne sortait plus de son appartement que pour promener ses caniches, rue de la Pompe, à Paris. Quel destin que celui de la Callas, plus terrible peut-être que celui de Norma, un de ses rôles favoris, qui, elle aussi, avait été trahie par son amant, mais qui, elle, avait eu au moins la chance d’avoir des enfants. Il y a une dizaine d’années, Zeffirelli prétendit qu’elle avait été assassinée par une pianiste grecque de ses connaissances. Ce serait trop vulgaire. C’est le malheur qui a tué Maria Callas, ce malheur qui l’a toujours poursuivie depuis l’enfance, même quand il se dissimulait momentanément derrière l’amour, la gloire et la richesse.

J’ai demandé à la magnifique soprano Brigitte Hool d’évoquer avec moi la Callas. Toute petite fille, elle était bien loin de penser à une carrière de chanteuse, ce 17 septembre 1977. Pourtant, elle m’a confié que Maria Callas est encore un de ses professeurs favoris, tant elle écoute et réécoute ses enregistrements, découvrant toujours d’autres secrets d’interprétation. Pour Brigitte Hool, la Callas reste la plus grande.

Je suis, modestement, du même avis. Même si je me méfie un peu de ces stars qui trouvent tant de charme aux milliardaires hideux. Quand j’aurai gagné le jackpot de l’EuroMillions, je me réserve, bien sûr, le droit de revenir sur cette opinion à l’emporte-pièce. Somme toute…

«Somme toute…»
Tous les dimanches, à 13 h

20/10/2012

La Toussaint des anguilles  

Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Bâlois furent réveillés ce 1er novembre 1986 par les sirènes et peut-être aussi par l’odeur pestilentielle qui avait envahi l’air ambiant. Des voitures équipées de haut-parleurs parcouraient les rues en leur intimant l’ordre de rester chez eux, de fermer les fenêtres et d’écouter la radio. Les entrepôts de Sandoz étaient en flammes.

Sacré baptême du feu pour notre invité de dimanche, Edgar Fasel, à l’époque nouvellement nommé porte-parole de la firme. Car Sandoz devait communiquer, mais quoi? Les entrepôts brûlaient, c’est sûr… Mais que contenaient-ils exactement et en quelle quantité? Mystère. La gestion des stocks n’était évidemment pas informatisée, seul un «carnet du lait» vaguement rempli à la main attestait de la présence d’innombrables substances différentes, toutes plus toxiques les unes que les autres.

Dans le doute, les pompiers inondèrent le foyer de 15 000 m3 d’eau, eau qui s’empressa de s’écouler dans le Rhin tout proche. Ce déversement de saloperies évita sans doute des victimes humaines, mais eut pour conséquence d’éradiquer pratiquement tous les poissons jusqu’à Rotterdam. Depuis 1986, Dieu merci, nous avons fait de gros progrès. Dans la gestion des stocks, bien sûr. Parce que dans celle des crises, c’est moins sûr. Le problème, avec les crises, c’est un peu comme avec les querelles de ménage, elles sont d’autant plus violentes qu’elles sont moins prévisibles. Pensons simplement à Fukushima…

Et, aujourd’hui, grâce à la Toile, la rumeur va nettement plus vite que dans l’air de la Calomnie de Rossini. Il paraît que trois ans déjà après la catastrophe, les premiers saumons remontaient de nouveau jusqu’à Bâle. La preuve qu’avec les oméga 3 l’absence de rancune est la principale qualité des poissons gras. Somme toute…

 

«Somme toute…»
Tous les dimanches, à 13 h

08/09/2012

Et le drapeau noir flotta sur la marmite

Des révolutions, dans ma chienne de vie, j’en ai connu quelques-unes… Ce n’est pas pour me vanter, j’ai d’abord fait Mai 68, excusez du peu… Bon, c’était à Genève, mais la manif devant le consulat de France aux cris de «Libérez nos camarades!» à laquelle j’ai participé activement, n’a pas été sans influence sur la décision du départ de De Gaulle pour Baden-Baden. Après, il y eut le Printemps de Prague, malencontreusement écrasé par l’Armée rouge, juste avant que je puisse rejoindre les insurgés. Puis il y eut la Révolution des œillets, qui recueillit toute ma sympathie. Etc. etc… j’en passe et des meilleures, la liste serait trop longue. La seule que j’ai vraiment loupée, c’est Lôzane bouge, question d’âge sans doute, et puis il fallait bien laisser une parcelle de gloire à Jean-Marc Richard.

Mais, sans conteste, la révolution qui m’a le plus profondément marqué fut déclenchée un beau jour du Printemps de 1973 par Henri Gault et Christian Millau. C’est celle de la «nouvelle cuisine». Elle changea radicalement ma façon de me nourrir. Un tsunami total… Puisque nous sommes à quelques encablures d’une nouvelle Semaine du goût, j’ai demandé à celui qui en est le parrain, Gérard Rabaey, si Gault et Millau avaient aussi bouleversé sa vie. Ce cuisinier somptueux qu’il fut et qu’il reste l’a reconnu sans peine, même s’il précise que, comme M. Jourdain avec la prose, il en faisait déjà un peu avant sans le savoir.

Hélas, hélas, hélas, comme disait le Général susnommé, l’effet de toute révolution s’estompe avec le temps… Je me surprends à refaire des béchamels et, en mangeant aujourd’hui chez Bocuse, on a la curieuse impression de visiter le Musée Grévin. Somme toute…

«Somme toute…», Tous les dimanches, à 13 h.