11/04/2015

La transparence n’est pas limpide

C’est le Graal dont la quête manquait à notre société. Désormais, nous exigeons de tout savoir sur tous, si le pilote de notre avion n’a jamais eu d’envies suicidaires, l’instituteur de nos bambins un vague penchant pédophile ou nos élus un petit compte offshore. «On nous cache tout, on nous dit rien», chantait jadis Jacques Dutronc. Désormais, l’Homme nouveau ne sera plus ce petit tas de secrets, comme disait Malraux, c’est terminé. Aujourd’hui, nous revendiquons la transparence. Pour les autres, bien sûr. Car, en ce qui nous concerne, nous ne sommes pas opposés à la conservation d’une discrétion de bon aloi. Ainsi, nous ne voyons pas vraiment la nécessité de la diffusion urbi et orbi de notre dossier médical dévoilant notre séropositivité, du Registre du commerce recensant nos dernières faillites ou de notre casier judiciaire rappelant les peccadilles de notre folle jeunesse. Finalement, la transparence, c’est comme les caméras de surveillance: qu’elles n’observent que les autres! Sinon, nous aurions vite le sentiment de glisser dans le monde de Big Brother. Ce n’est pas une contradiction, c’est un simple bémol. Quoi qu’il en soit, rendons hommage au Conseil fédéral, qui, toujours au fait du progrès, veut améliorer la mise en œuvre du principe de transparence dans l’Administration fédérale, notamment dans le comportement du Préposé à la protection des données (sic). Bon courage, les gars. Car améliorer la transparence du service de la protection des données, là, on n’est plus dans la vulgaire contradiction, on tutoie l’oxymore. 

21/03/2015

Vive le préjudice d’anxiété!

 
Le conseil de prud’hommes de Paris a examiné la semaine dernière le recours contre la SNCF déposé par plus de 150 cheminots exposés à l’amiante durant leur carrière, qui réclament la reconnaissance de leur «préjudice d’anxiété», saisis qu’ils sont par la peur d’être éventuellement atteints un jour d’un cancer. Chaque plaignant demande 12 000 euros de dommages et intérêts.
Si cette demande est retenue, cela sera indubitablement une grande avancée sociale. Et, j’avoue que cela m’a donné des idées. Car, moi-même, sans être totalement hypocondriaque, je ressens de plus en plus cette horrible anxiété, liée à celle encore plus grave de mourir peut-être un jour et, plus le temps passe, plus j’ai l’impression que l’étau se resserre. Bien sûr, je ne peux pas vraiment me prévaloir d’avoir vécu au contact direct de l’amiante, mis à part ma fréquentation durant une quarantaine d’années de la cafétéria de la TSR, avant qu’elle ne fût défloquée. Mais je ne suis pas sûr que cela suffise pour obtenir un dédommagement substantiel auprès des tribunaux, la seule maladie professionnelle officiellement reconnue dans la situation étant la cirrhose due au pastis.
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Aussi, j’ai choisi une autre cible: puisque, comme l’a si bien dit Cioran, cette angoisse existentielle m’obsède depuis toujours, je pense que je vais faire un procès à celle qui est, je suis au regret de dire malgré tout l’amour que je lui porte, la principale responsable de ma venue au monde, donc du préjudice de mon anxiété. Si la SNCF est reconnue coupable, pourquoi pas ma mère, je vous le demande…

14/03/2015

Les trains qui partent

 

jean.pngC’est comme une fois, il y a bien longtemps, j’étais un jeune comédien rempli d’ambition et de certitudes (c’est vous dire s’il y a longtemps). J’avais à l’époque un très bon ami avec qui je rêvais de partager une carrière évidemment prometteuse.
 
Un jour, il m’invita à monter avec lui à Paris et tenter l’entrée au Conservatoire, seul endroit digne d’héberger notre talent. J’hésitai beaucoup, puis, finalement, sans doute par peur de quitter le cocon familial, je déclinai la proposition. Mon pote m’exprima alors sa tristesse dans une belle lettre que j’ai toujours conservée. Elle se terminait par la dernière phrase de «l’Europe Vagabonde», d’Antoine Blondin, l’écrivain que nous chérissions alors: «Un jour, nous prendrons des trains qui partent.» Le temps est passé. Mon ami est devenu un acteur célèbre. Moi pas. Enfin, pas encore.
 
Cette lointaine histoire me revint bizarrement en mémoire dimanche dernier en regardant d’un œil la rencontre de Coupe Davis, au moment de l’égalisation 2-2 par la Suisse contre la Belgique. Et je songeai alors à ce jeune joueur valaisan, dont le nom échappera désormais à tout le monde, qui aurait peut-être pu devenir un héros, s’il n’avait claqué la porte, la veille, et lâché les copains. Comme quoi, la vanité, c’est comme la trouille, c’est souvent mauvaise conseillère.
Souvenons-nous, dans la Vie, les trains ne partent qu’une fois. Il convient donc de toujours y monter à temps, même si la destination finale reste floue. Car, le plus important n’est pas de forcément arriver quelque part, mais de simplement oser partir.