02/11/2013

Réflexions spontanées

J’ai beau faire des efforts considérables, tel le nageur au large de la plage d’Hossegor cherchant à rejoindre le rivage par grosse marée, je sens que la «modernitude», comme dirait Ségolène Royal, s’éloigne de moi. Ainsi, j’ai peine à l’avouer, je ne sais pas tweeter, pire, je ne suis pas sûr d’avoir envie d’apprendre. Car autant je me damnerais pour balancer une vacherie à la Laurent Baffie lors d’une conversation entre amis, surtout avec un verre dans le nez et si ces amis sont socialistes, autant je me méfie de ceux qui ont la vanité de vouloir immédiatement transmettre par écrit au monde entier leur réaction instinctive suite à un événement quelconque. «Verba volant, scripta manent», et je me méfie des réactions instinctives.
 
On a beau me dire qu’aujourd’hui, de Nabilla au pape en passant par Alain Berset, tout le monde «tweete», cela ne me rassure pas vraiment. Pour Nabilla ou le pape, passe encore, les conséquences ne peuvent être considérables, mais, pour un conseiller fédéral, c’est une autre chanson. Il me semble que la spontanéité ne devrait pas forcément être sa qualité première…
 
Et je ne peux oublier l’histoire qu’un proche d’Antoine Riboud m’a racontée un jour. Le patron historique de BSN-Danone, quand il recevait pour un entretien d’embauche un hypothétique futur cadre, posait toujours la même question: «Le matin, pour vos ablutions, prenez-vous un bain ou une douche?» Invariablement, pour montrer son dynamisme matutinal et son horreur du temps gaspillé, le postulant répondait: «Une douche, bien sûr, président!» Riboud le regardait alors pensivement et lui disait: «Ah, vous n’aimez donc pas réfléchir…»

26/10/2013

Destination Compostelle

Le philosophe André Comte-Sponville a l’habitude de dire que les hommes se divisent en trois catégories: ceux qui croient que Dieu existe, qui sont des croyants, ceux qui doutent que Dieu existe, qui sont des agnostiques, et ceux qui savent que Dieu n’existe pas, qui sont des cons.

Me classant modestement dans la deuxième catégorie, j’ai jusqu’à présent refusé, malgré l’insistance de quelques contemporains et néanmoins amis, de me lancer dans ce qui est désormais le projet phare de tout nouveau retraité branché: partir sur les chemins de Compostelle.

Pour trois raisons. D’abord, à cause de mon manque de besoin de transcendance évoqué plus haut, bien sûr. Mais cet argument, qui me semblait pourtant rédhibitoire, a été rapidement balayé. On m’a fait gentiment comprendre qu’aujourd’hui les pèlerins traditionnels, estampillés chrétiens convaincus, sont noyés dans une marée de marcheurs ordinaires, que la quête du tombeau de saint Jacques a été remplacée par une espèce de long Morat-Fribourg, le mystérieux chemin rédempteur de naguère par le simple GR 65, et les vapeurs d’encens par l’odeur d’embrocation.

Ma deuxième réticence vient du fait que la grande majorité de ces amis sont aussi golfeurs et que je me vois très mal subir, quarante longues soirées de suite au bivouac, les mêmes conversations insipides entendues dans un club-house.

Enfin, et c’est évidemment la raison la plus sérieuse, parce que mon arthrose du genou gauche commence à me faire un mal de chien. Au point que je me demande si, à Compostelle à pied, je ne vais pas préférer Lourdes en train. 

Jean-Charles Simon

12/10/2013

Pénible évaluation

Que l’âge de la retraite soit fixé en fonction de la pénibilité du travail accompli est sans aucun doute une excellente idée. La difficulté commence au moment de l’évaluation de ladite pénibilité. Bon, pour un mineur de fond ou un maçon aux doigts et poumons rongés par le ciment, ou un terrassier à Fukushima, ou un entraîneur au FC Sion, la réponse est simple, encore que, dans les deux derniers cas, il faille aussi prendre en compte la durée de l’engagement. Mais, à part ces quelques exemples, qu’est-ce qu’un métier pénible? Et la «pénibilité» est-elle synonyme de «dangerosité», est-elle même identique pour l’ensemble d’une corporation?

Ainsi, l’activité d’un chauffeur de bus dans les quartiers nord de Marseille est-elle comparable à celle de son collègue genevois, maintenant que Michèle Künzler a renoncé au Conseil d’Etat? Celle d’un professeur d’origami au Domaine de La Gracieuse à celle d’un prof d’allemand d’une classe de pubères armés jusqu’aux dents, prêts à dégainer au moindre regard désobligeant? Celle d’un braqueur du caissier de la Raiffeisen de Horgen à celle d’un bijoutier niçois?

Comme me disait récemment Jean Ziegler, avec son humour teinté d’autodérision habituel: «Finalement, les deux seules professions dont on est sûr qu’elles ne sont pas pénibles du tout, c’est sociologue et animateur radio.» «A voir», pensai-je, car il faudrait aussi songer à la pénibilité de nos auditeurs, qui inexorablement croît avec le temps. Mais Jean paraissait si heureux de sa récente nomination à 79 ans au comité du Conseil des droits de l’homme que j’évitai la cruauté de lui faire la remarque.