31/05/2014

"L'innovation destructrice"

Ce tiSEB_6054.jpgtre est celui du nouvel essai du philosophe Luc Ferry et est inspiré, paraît-il, du concept de «destruction créatrice» cher à l’économiste autrichien Joseph Schumpeter. L’ancien ministre justifie sa figure de style inversée, grâce à une image amusante et efficace: «Laisser tomber dans l’eau son iPhone 4 donne rarement naissance au 5; en revanche, l’invention du 5 rend peu à peu caduc le 4!» Et c’est justement là que réside toute la question. Il me semble en effet que, dans le monde actuel, on a facilement tendance à glorifier toute innovation sans trop évaluer les dégâts qu’elle provoque, comme si on craignait comme la peste toute évaluation objective. C’est surtout valable dans le champ des mœurs et de la morale, où la moindre réserve vis-à-vis de certaines initiatives pédagogiques ou sociétales vous catalogue immédiatement comme infâme réactionnaire aux yeux des bienheureux penseurs branchés. Comme si le pourtant sanctissime principe de précaution, là, n’avait jamais à être évoqué. J’avoue que j’ai de plus en plus de peine à m’enthousiasmer pour la nouveauté. Il est vrai que la nécessité du changement s’étiole avec l’âge. Plus le temps passe, moins il me semble synonyme de progrès. Et je ne peux m’empêcher de garder enfouie au fond de moi, comme tout bon retraité sans doute, la pensée secrète que, si ma cessation d’activité fut éventuellement rendue nécessaire par un besoin d’innovation, elle provoqua dans l’entreprise des dommages dont on n’a pas encore mesuré la véritable ampleur à l’heure qu’il est.

24/05/2014

Les fils de la Toile

SEB_5910.jpgEtre père de deux jeunes enfants à mon âge constitue sans aucun doute un immense bonheur, même si c’est aussi l’aveu d’une certaine inconscience, je le concède. Pour l’instant, je maîtrise la situation, mais je ne peux m’empêcher d’envisager avec une certaine appréhension le moment encore lointain où ils aborderont les rivages tourmentés de l’adolescence. Déjà, j’éprouve pas mal de peine pour leur faire admettre que la vie ne consiste pas uniquement à aider sur leur tablette les Angry Birds à tuer un maximum de méchants cochons. C’est pourquoi l’autre soir, c’est avec grand intérêt que j’entendis, sur une radio étrangère et néanmoins de qualité, l’immense écrivain Alessandro Baricco raconter qu’il s’était inquiété de voir que son fils de 15 ans, qu’il emmenait souvent au cinéma, ne montrait jamais aucune émotion, même face aux scènes les plus déchirantes. Avait-il engendré un monstre d’insensibilité? Puis, un soir, raconte Barrico, il surprit l’adolescent en train de sangloter comme un daim, qui finit par expliquer que son ami virtuel avec qui il partageait depuis des semaines des aventures guerrières d’une grande violence sur Internet était mort au combat. Et Baricco ajouta qu’il fut quelque part soulagé de voir son fils avoir du chagrin et, surtout, qu’il prit brusquement conscience qu’il était finalement plus naturel de pleurer la mort d’un vieux compagnon que le malheur existentiel d’un clampin qu’on ne connaissait même pas avant le début de la séance. Depuis, je regarde mes fils jouer aux jeux vidéo avec un peu moins d’inquiétude.

 

17/05/2014

Après l'Eurovision

 

Jean-Charles Simon.jpg«Tout passe, tout lasse», à part bien sûr le téléjournal de Darius Rochebin, rien n’échappe à l’usure du temps. Et le seul moyen d’échapper à la ringardise est de constamment innover.
 
C’est la réflexion que je me faisais samedi dernier, alors que je jetais un œil distrait à la retransmission du Concours de l’Eurovision, tout en étant plongé, comme chaque soir, dans la lecture des «Confessions» de saint Augustin.
 
Il faut vous dire que mes liens avec cette manifestation s’étaient assez distendus depuis ce 6 mai 1989, date à laquelle j’avais eu le grand honneur de commenter pour TV5 la finale de Lausanne remportée, on s’en souvient, par le groupe serbo-croate Riva chantant «Rock me». A l’époque déjà, il m’avait semblé que la faiblesse de cette manifestation résultait du fait qu’elle n’était qu’un simple concours de chansons, généralement parfaitement ineptes. Un quart de siècle plus tard, je suis heureux de constater que ses responsables ont enfin réussi à booster ce concept poussiéreux et le triomphe du travesti barbu Conchita Wurst marque l’aboutissement de ces efforts louables. Désormais, l’Eurovision est enfin devenue un événement incontournable dans la reconnaissance de l’altérité, et dans l’enseignement du respect des persécutés.
 
Je suis évidemment déjà impatient de découvrir la cause à défendre de la prochaine édition. Pourquoi pas le droit à mourir dans la dignité pour les malades plongés dans un coma irréversible? C’est follement tendance et le pays organisateur pourra ainsi faire une économie notable en supprimant l’orchestre.
 
Jean-Charles Simon

10/05/2014

Les raisins encore verts de la colère

simom.jpg

Il faut que je me fasse une raison, l’armure marmoréenne, façon Marc Aurèle que je m’efforce d’endosser pour traverser désormais les aléas de la vie, présente encore quelques failles: il m’arrive encore de perdre bêtement mon sang-froid.

Ainsi, l’autre jour, la commune qui a la joie de me compter parmi ses citoyens, organisait, comme chaque année, une course pédestre, la bien nommée «Foulée dideraine», qui entraîne dans une folle farandole tout ce que la population compte d’ingambes.
 
Mon exemption médicale bien en vue, je me contentais de participer à la fête en applaudissant à tout rompre les athlètes locaux passant devant ma gentilhommière, lorsque j’avisai une voiture qui semblait vouloir braver l’interdiction temporaire de circuler sur le chemin de la course, et cela malgré des avertissements répétés des passants.
 
Une étrange bouffée de colère m’envahit brusquement. Alors que, je le jure, je ne souffre d’aucune vocation rentrée de flic, je m’avançai vers le véhicule, et m’entendis bientôt invectiver le conducteur en tapant comme un sourd sur sa carrosserie rutilante. Seule la réaction de mon épouse effarée me fit comprendre, non seulement le ridicule, mais aussi le risque de cabosser le seul signe extérieur de richesse du représentant d’une jeunesse volontiers ombrageuse, sinon laborieuse. Je rompis alors le combat, et m’enfuis, abandonnant les émules de Zátopek à leur sort périlleux.
 
Mais, curieusement, la honte de mon stupide comportement se mélangea bientôt à une indicible satisfaction, celle que je pouvais encore à mon âge me mettre en rage pour une peccadille.

Les raisins encore verts de la colère

simom.jpg

Il faut que je me fasse une raison, l’armure marmoréenne, façon Marc Aurèle que je m’efforce d’endosser pour traverser désormais les aléas de la vie, présente encore quelques failles: il m’arrive encore de perdre bêtement mon sang-froid.

Ainsi, l’autre jour, la commune qui a la joie de me compter parmi ses citoyens, organisait, comme chaque année, une course pédestre, la bien nommée «Foulée dideraine», qui entraîne dans une folle farandole tout ce que la population compte d’ingambes.
 
Mon exemption médicale bien en vue, je me contentais de participer à la fête en applaudissant à tout rompre les athlètes locaux passant devant ma gentilhommière, lorsque j’avisai une voiture qui semblait vouloir braver l’interdiction temporaire de circuler sur le chemin de la course, et cela malgré des avertissements répétés des passants.
 
Une étrange bouffée de colère m’envahit brusquement. Alors que, je le jure, je ne souffre d’aucune vocation rentrée de flic, je m’avançai vers le véhicule, et m’entendis bientôt invectiver le conducteur en tapant comme un sourd sur sa carrosserie rutilante. Seule la réaction de mon épouse effarée me fit comprendre, non seulement le ridicule, mais aussi le risque de cabosser le seul signe extérieur de richesse du représentant d’une jeunesse volontiers ombrageuse, sinon laborieuse. Je rompis alors le combat, et m’enfuis, abandonnant les émules de Zátopek à leur sort périlleux.
 
Mais, curieusement, la honte de mon stupide comportement se mélangea bientôt à une indicible satisfaction, celle que je pouvais encore à mon âge me mettre en rage pour une peccadille.

All the posts