04/07/2015

L’éternité, c’est long, surtout vers la fin…

simon.pngCette boutade fameuse (que Woody Allen a piquée sans vergogne à Franz Kafka, paraît-il) est aujourd’hui d’une brûlante actualité. Certes, le désir d’éternité semblait de plus en plus être l’apanage d’un nombre grandissant d’immondes psychopathes, n’hésitant pas à truffer de balles d’inconscients touristes anglais rôtissant sur des transats maghrébins ou à trancher la tête de leur supérieur hiérarchique suite à un léger différend.
 
Mais, aujourd’hui, grâce à des chercheurs américains, l’éternité risque de devenir bientôt à la portée de tous. En effet, ils ont trouvé une molécule capable de faire reculer, voire de stopper la vieillesse. Elle s’appelle la metformine et est déjà utilisée depuis soixante ans dans le traitement du diabète. Ils se sont aperçus que les malades soignés avec ce médicament vivaient incomparablement plus longtemps que les autres. D’ici à abolir la mort, il n’y a qu’un pas. Et, pour peu que le prix soit inférieur à celui d’une kalachnikov, je suis sûr qu’on arrivera à convaincre le djihadiste lambda d’emprunter cette voie plus paisible vers l’Eternité. Reste bien sûr à régler le problème des cent vierges promises. Mais, c’est une simple question de marketing, faisons confiance aux professionnels, comme dirait DSK.
 
Encore faut-il, bien sûr, accepter la notion même d’Eternité. Personnellement, je ne peux vivre que dans un monde éphémère. Tout doit avoir une fin, la profession de chauffeur de taxi comme la Grèce dans la zone euro, et on doit même accepter l’idée que cette chronique, devenue pourtant ce rendez-vous incontournable des lecteurs du samedi, s’arrêtera un jour.

27/06/2015

La chance, ça ne se commande pas

SEB_008.jpgJ’ai souvent cette pensée étrange et pénétrante: «On a quand même de la chance de vivre en Suisse.» Evidemment, c’est surtout quand je me trouve à l’étranger que cette évidence bébête me saisit brusquement, au hasard de ma déjà longue vie, dans différents endroits, lors de rencontres et circonstances improbables, à Beyrouth, en serrant la main d’un contemporain palestinien qui n’était jamais sorti de son camp depuis l’année de notre naissance, en visitant un hôpital du CICR au Sud Soudan, ou en parcourant les rues de Srebrenica, un dimanche après-midi de novembre 1997, par exemple. Mais un fait divers récent m’a permis de refaire cette belle constatation sans même avoir besoin de voyager: l’accident de chemin de fer de Daillens, lors duquel quatre wagons contenant des produits chimiques hyperdangereux ont été touchés. Aucun blessé, ni même brûlé légèrement n’a été à déplorer. Seule conséquence: la station de pompage du village (qui en dispose d’une seconde, au cas où) a été stoppée quelques heures. Les 52 tonnes d’acide chlorhydrique du wagon immobilisé ont été ensuite pompées dans un wagon non conforme, à la suite d’une légère erreur, ce qui l’a transformé en une véritable bombe à hydrogène naissant. Il parcourut 280 km sans la moindre étincelle et est arrivé à Bâle sans encombre.
Je vous fiche mon billet: l’accident se serait déroulé dans la banlieue de Lagos, il y aurait eu 4000 morts, et ça nous aurait paru parfaitement normal. On n’est pas plus malin, on a seulement plus de chance. Décidément, on ne prête qu’aux riches.

20/06/2015

«Mourir, dormir, rêver peut-être…»

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La diffusion récente d’une vidéo où l’on voit Vincent Lambert, le jeune Français plongé dans un état végétatif depuis son accident en 2008, cligner des yeux et suivre du regard son interlocuteur a provoqué un tollé général.
 
Certaines de ces réactions feraient un peu sourire si le sujet n’était pas si grave. Ainsi, immédiatement, de bonnes âmes se sont élevées contre cette violation du «droit à l’image» du patient.
 
Le droit à l’image, je parie que ça doit être le cadet des soucis pour quelqu’un qu’on va faire mourir de faim et de soif. Et puis, évidemment, cet acharnement à maintenir en vie Vincent Lambert ne peut être le fait que d’une secte de cathos-fachos, rétifs au progrès.
 
Beaucoup plus sérieusement, la Faculté dans son ensemble, drapée dans ses certitudes, parle de simples mouvements réflexes, toujours convaincue du côté irréversible de l’état du patient.
 
Or il m’est arrivé une aventure similaire il y a une dizaine d’années. Je me suis retrouvé, moi aussi, plongé dans un profond coma. Quinze jours, ce qui est parfaitement ridicule par rapport à l’expérience de Vincent Lambert, je le concède. Pourtant, durant ce court laps de temps, les neurologues avaient déjà abordé avec ma mère le délicat sujet du jour où il faudrait peut-être me débrancher. Depuis, revenu à la vie grâce à l’efficience des médecins du CHUV, je remercie tous les jours ma mère de ne pas avoir, cette fois-là, confondu vitesse et précipitation, et je vénère tous les humbles praticiens encore conscients que la médecine reste un art.